Le luthier de Kingsbury

26/01/2013

Des gens

PAR CHARLES VINCENT

Dimanche matin, je roule sur la 243 Nord en sirotant mon café. Entre deux gorgées, je joue du bass drum sur le volant et chante à tue-tête en écoutant, en boucle, les trois mêmes tounes depuis mon départ : Wrecking Ball, de Springsteen, Crossroads, de Clapton, et Comfortably Numb, version Roger Waters et Eddie Vedder. Les trois pièces se trouvent sur l’album 12-12-12, un live du concert-bénéfice donné en appui aux victimes de l’ouragan Sandy.

La vie est belle. La musique est bonne. J’ai rendez-vous avec un luthier. Le luthier de Kingsbury.

Marc, c’est son nom, est menuisier de profession. Dans les années 1980, pour le plaisir, il se fabrique une première guitare, électrique, avec le bois qu’il a sous la main. À ce moment, il ne connait pas grand-chose à la lutherie, mais il sait reconnaître une bonne guitare, notamment parce qu’il en joue lui-même depuis plusieurs années déjà. La passion est née : le menuisier se fera luthier. Aujourd’hui, quelque 60 instruments plus tard, Marc me reçoit dans son atelier pour m’expliquer comment l’arbre devient musique.

À mon arrivée, je suis accueilli par Hélène, la femme de Marc, qui m’annonce que son chum m’attend dans l’atelier, une bâtisse attenante à la maison. Du même souffle, et toute en blague, elle m’informe que nombreux sont les gens qui croient qu’ils vivent séparément, tellement Marc passe de son temps dans l’atelier. Je souris, puis me dirige vers la cabane. La porte est entr’ouverte. Je cogne. Une voix m’invite à entrer tandis qu’un gros matou noir me file entre les pattes. Marc est là, fin prêt, disposé à me raconter.

Dans l’univers de la lutherie, apprendrai-je assez tôt, les détails sont d’une importance capitale. Il y a d’abord le choix du bois, celui de la table d’harmonie, en épinette, en cèdre rouge, en acajou, etc., mais aussi celui des autres composantes de l’instrument, c’est-à-dire le fond, les côtés et le manche. Pour celles-ci, il y a plusieurs possibilités, mais Marc affectionne tout particulièrement le cerisier. Puis il y a la découpe, le sablage, la confection et l’installation des «braces»,  le collage, la finition… Un mauvais «braçage», un mauvais collage, et bonjour les mauvaises vibrations…

La spécialité de Marc, sa marque de commerce, si je puis dire, c’est sans contredit la relation particulière qu’il entretient avec le bois. Il est l’un des rares luthiers, sans doute le seul au Québec, qui non seulement sélectionne des essences de bois locales, mais les transforme lui-même en bois de lutherie grâce à une scie à ruban qui trône dans un coin de son atelier. « Ça, c’est l’âme de ma shop, dit-il fièrement. C’est là que tout commence ». L’amour de Marc pour le bois est sincère et profond. Il s’anime quand il parle du grain, des anneaux, des couleurs…

Marc est aussi un excellent conteur. Un conteur de fond.

Lentement, mais sûrement, il me raconte les rudiments de son art, pièces et outils à l’appui, n’hésitant pas à sortir tel ou tel modèle de guitare, à en jouer, fort bien d’ailleurs, comparant le son de l’un au son de l’autre, attirant mon attention sur un détail, une particularité. Si bien qu’en deux temps trois mouvements, il y avait dans la pièce non seulement toutes sortes d’instruments, mais aussi des effluves de rock, de jazz et de blue grass, de même que les fantômes de Janis, de Django et du révérend Gary Davis. Notamment.

Pas étonnant, Hélène, que Marc y passe une bonne partie de son temps…

Le temps, justement, on ne l’a pas vu passé. En fait, dans la lutherie de Marc, c’est quelque chose qui n’existe pas. Sauf peut-être pour Gros-minou dont l’estomac semblait indiquer de manière récurrente et insistante l’heure des croquettes. Dans l’atelier de Marc, on parle et on parle. On vibre au timbre de sa voix, à celui du bois, au son des cordes. On rêve et on voyage en musique. On est envoûté par des instruments à la beauté indicible, au son riche et précis. Sans doute est-ce une question d’harmonie. Celle d’un luthier qui fait corps avec son art et avec la matière.

Marc est présent à chaque édition du Salon de la guitare de Montréal. On trouvera plus d’informations sur ses instruments dans le site Internet de la Lutherie Marc Saumier.

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À propos de desgensetdeslieux

L'intention est de mettre en lumière par les mots et la photo la poésie des terroirs. Les gens comme les lieux. Située au carrefour de l’histoire, de l’écriture et du multimédia, l’approche est impressionniste et sans prétention. À la base, le principe que l’on peut fréquenter un lieu des milliers de fois sans jamais qu’il ne donne à voir le même tableau.

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6 Commentaires le “Le luthier de Kingsbury”

  1. la routière dit :

    Wow! Guitariste moi-même, je regarde ma guitare différemment 🙂

    Réponse

  2. orgeret dit :

    Belle rencontre. Charles. La beauté au rendez vous et en complément sur le site de Marc Saumier une gamme étendue de ses créations toutes plus belles les unes que les autres et la possibilité d’entendre ses instruments .Je ne connaissais pas 12-12-12 donc c’est fait.Je me demande ce que penseraient Stochelo Rosenberg du trio éponyme,des guitares de Marc Saumier.C’est un guitariste bien connu sur les scènes internationales à l’instar de Birili Lagrène ,Angelo Debarre et bien d’autres, tous  » Fils spirituels de Django . La pièce « For Sephora » du trio Rosenberg est un bel exemple de la musique dite ‘ Jazz manouche  » que nous affectionnons ici ,ainsi que  » Le vieux Tzigane de Angelo Debarre
    Encore merci pour ce voyage dans vos terres lointaines
    Latcho Drom « Bonne Route
    Gilles

    Réponse

  3. candide57 dit :

    les magiciens de la musique! .-P

    Réponse

Rétroliens/Pings

  1. De Racine à Racine | desgensetdeslieux - 07/07/2014

    […] retour, je fais un crochet par Kingsbury, le pays de l’ardoise. Une pensée cette fois pour Marc, le […]

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