Réminiscences

26/10/2013

En chemin

C’était un ouvrage très délicat.

Il s’agissait d’y enfermer le passé

pour que le futur puisse ouvrir les ailes.»

                   – Louis Caron, « Le Canard de bois»

PAR GILLES ORGERET

L’hiver passé, un jour de ciel bas sur un pays improbable, j’avais choisi de bourrer le poêle jusqu’à la gueule, de charger mon sac de à dos de quelques provisions, et d’aller voir là-bas si j’y étais!

La neige paraissait plus blanche sous ce ciel gris. Moins aveuglante. L’ambiance était néanmoins humide et froide. Un vrai temps de Toussaint aurait dit mon père.

Arrivé au Plat Papin j’ai pu chausser de suite les raquettes, filer par les crêts me laisser glisser dans les combes.

Je suis arrivé au bout de quelques heures dans un hameau abandonné. Pas depuis longtemps semblait-il. Mais froid. Comme la cheminée qui aurait dû fumer et qui ne fumait pas.

Je ne me perds pas souvent par ici, mais cette fois, je ne sais ; la brume, les bois profonds que je venais de traverser, un moment d’absence ?

En même temps il me revenait des souvenirs de déjà vu, connu. Ailleurs.

Je suis resté un bon moment. Appelant au cas où « Oh hé La maison! Y’ a quelqu’un?»

J’ai regardé l’heure. Il était 10h10.

Ah! Ça y est!

J’ai 8 ou 9 ans, nous partons mon père et moi dans un vieux tube Citroën chercher du bois dans un coin paumé du Jura où il avait vécu pendant la guerre.

Nous étions arrivé dans une cour de ferme vieillissante. Un grand type nous avait accueilli.

Ils avaient commencé, mon père et lui, à parler dans une langue inconnue de moi à l’époque.

Ça avait l’air sérieux. Grave même. Mais tout s’est arrangé. Ils se sont embrassés. Avec les bras je veux dire. Avec cette tape dans le dos, qui console, encourage, rassure, pardonne.

Signe de reconnaissance. Barbe contre barbe.

-Alors c’est toi. M’a t-il dit, me regardant droit dans les yeux, avec un sourire de ses yeux sombres. Ce fut, je crois, la seule parole qu’il m’adressa.

J’étais allé fouiner pendant qu’ils chargeaient la camionnette. Je me souviens d’avoir trouvé une vieille pétoire du temps de Napoléon, oubliée sous un escalier qui grimpait dans les combles.

Nous sommes restés dormir. Je me suis écroulé sur la table de la cuisine. La tête dans les bras.

Ils parlaient de nouveau mais calmement. Toujours dans cette langue étrange.

Qui c’était? j’ai demandé à mon Dab en partant le lendemain.

«C’est 10-10. m’a t-il répondu. La goldo vissé au bec, les pognes accrochées au manche».

C’était le sur-blaze d’un pote à mon Vieux. 10-10, comme 10h10. Ça lui venait de l’allure qu’il avait debout, le pied gauche à 10 heures et le droit à 10 minutes. Les pieds plats bien ancrés au sol. Épais comme une baguette de 3-2. Sur le tard de sa vie, il dézinguait encore ses 3 kils de rouquin par jour et grillait un paksif de tiges de 8. Un numéro, comme on disait de quelqu’un hors des normes.

Il avait signé en son temps un bail de 5 piges chez les Képis blancs. Par dépit amoureux, disait-on.

En fait, il avait suriné un condé dans un bouge à Marseille, qui faisait du gringue à sa gerce. Le flic s’en était tiré, heureusement car sinon c’était perpète.  Cayenne n’était pas encore fermé à cette époque. Il aurait payé sa peine au bagne. Á casser des cailloux.

De rempiles en rempiles, il avait tiré 20 barreaux de Légion.

Libéré sans un flèche, il avait erré quelques temps dans le quartier du Panier, pas loin du port. Retrouvant des comparses, chimant sec et le reste. Tirant des bordées de rade en rade, craquant sa maigre prime de retour au bercail.

À sec de toile, il avait embarqué comme manœuvrier sur un cargo qui faisait l’Amérique du sud.

Plus personne n’eut de nouvelles de lui. Mon père non plus, qui l’avait aidé à son retour de baroud.

Plus tard, un peu avant ce périple dans le Jura, mon Dab avait reçu une lettre.

Il était de nouveau en France. Revenu après une vie d’errance dans la «mar- mar». La marine marchande.

Il avait posé son sac à Papeete. Embarqué sur une des goélettes qui faisait le coprah et  avait vécu quelques années aux Marquises. Sur l’île d’Hiva Oa. Là où repose Paul Gauguin.

Il en était revenu tatoué quasiment de la tête aux pieds. Un petit pécule lui permettait de finir sa vie dans la maison de ses parents dans ce fin fond du Jura.

Lui et mon père s’exprimaient en argot. Ils jaspinaient le jar!

Voilà! Une balade en hiver. Quelques instants d’absence, un lieux qui ressemble à un autre, une heure à la montre et les réminiscences prennent forme.

J’étais resté assis près de la source, raquettes au pieds. J’ai pris quelques photos et je suis rentré.

Le feu turbinait.

J’ai téléchargé les photos sur mon ordinateur. Surprise. J’avais réglé l’appareil sur Noir et Blanc.

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À propos de desgensetdeslieux

L'intention est de mettre en lumière par les mots et la photo la poésie des terroirs. Les gens comme les lieux. Située au carrefour de l’histoire, de l’écriture et du multimédia, l’approche est impressionniste et sans prétention. À la base, le principe que l’on peut fréquenter un lieu des milliers de fois sans jamais qu’il ne donne à voir le même tableau.

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2 Commentaires le “Réminiscences”

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