Je retiens mon souffle

05/11/2013

Des lieux

PAR GILLES ORGERET

Cela fait un bon couple d’heures que nous sommes à poste sur cette vire rocheuse. Chacun son mètre carré. Jumelles, appareil photo, le casse croûte, de l’eau chaude pour un café et 2 litres chacun d’eau claire. Il est à peine 9 heures du matin, il fait déjà chaud. Cela va aller crescendo.

Notre astre s’annonce comme tous ces jours d’été dans toute sa splendeur inondant de sa lumière un ciel limpide.

Sans lui, nous ne pourrions vivre sur la planète. Mais grâce ou à cause de lui, il nous faudra l’avoir quitté dans 4,5 milliards d’années! Voire même un peu avant, car il va imploser après avoir consommé tout son combustible.

En attendant cette date fatidique, nous nous abritons de ses ardeurs derrière une falaise surplombant les gorges de la Jonte. Nous avons planté notre bivouac à environ 400m au dessus de la rivière qui se jette dans le Tarn, à deux encablures à l’ouest au village du Rozier.

Derrière nous, les derniers mètres de ces falaises, plantées de pins, nous protégerons du plein feu.

Nous aurons même assez de place pour nous allonger de temps en temps.

Là en-dessous comme disent les alpinistes: « Il y a du gaz! ».

En face, au nord, le Causse Méjean est en pleine lumière. Ses magnifiques falaises plongent elles aussi  dans la vallée de la Jonte.

Aucuns mouvements, aucunes silhouettes, aucunes ombres pour le moment se projetant contre les parois. Patience. Nous sommes venus pour eux. Ils vont venir.

Quelques vents coulis remontent le long des masses verticales de roches calcaires. Des hirondelles de roche filent d’un bord à l’autre de ces cheminées naturelles. Glissant sans un coup d’ailes sur le vide.

À part les derniers mètres de roche contre lesquelles nous sommes adossés, tout se déroule à nos pied, littéralement sous nos yeux.

Un doux chant de rouge gorge monte avec le vent. Mélancolique.

La journée sera longue et belle. Nous avons marché à peine une heure depuis le hameau du Villaret.

Retrouvant les traces repérées quelques années en arrière. Il n’y a pas de sentier à proprement parler, mais des traces, des coulées. Il faut se repérer et avancer dans un dédale de rochers, d’arbres serrés, tombés. Souvent faire demi-tour.

Le coin est sauvage. Pas envahi par nous autres bipèdes. Il faut dire qu’ici, à part les amoureux d’oiseaux et quelques chasseurs en saison personne ne vient.

Nous sommes sur le Causse noir depuis quelques temps. Nous avons quitté Lodève un jour de sirocco qui nous faisait froncer les sourcils.

Le temps était à l’orage!

Les petites routes étroites et en surplomb nous sortaient d’une gorge pour arriver sur un plateau. Gorges de la Dourbie, du Trèvezel.

La beauté du monde était au rendez-vous. Nos canyons du Colorado à nous.

Soudain, j’entends un léger pzzt! de ma compagne. Un signe. Là, en dessous!

Je ne l’avais ni vu arriver, ni se poser. Juste à quelques mètres en dessous sur une plate-forme de rocher coiffée d’herbe jaunie par les fientes. Signes de leurs présences.

Un Vautour fauve. Je reste un grand moment sans bouger. Je le distingue à travers le lacis des branches. Il y a une trouée, juste là au-dessus, par laquelle je vais pouvoir glisser l’œil de mon appareil photo.

Mais avant cela, il faut rester tranquille. L’oiseau est méfiant. Il tourne la tête et le regard au bout  son cou étrange et déplumé vers notre planque.

Un geste de trop, un léger bruit et il s’envolera. Sautant dans le vide.

Je retiens mon souffle. L’instant est magique.

Depuis quelques minutes, le ballet avait commencé en face sur les falaises du Méjean. Les premiers décollages de dizaines de Vautours fauves. D’autres restaient posés sur des ressauts devant des cavités, vires étroites, au milieu du fouillis de branches qu’il utilisent pour délimiter un espace qui ressemble peu à un vrai nid comme le fait l’Aigle royal par exemple.

Quelques uns volaient très haut à notre aplomb.

Il est étrangement beau.

C’est une grande  émotion à chaque rencontre avec eux. Les derniers dinosaures. Un descendant «cladistique». Comme tous les piafs ou pioufs!

Á l’observer de très près, aux jumelles, je trouve qu’il a une allure effectivement surannée. D’un temps révolu. Plus que la mésange bleu par exemple!

D’autres de ses congénères arrivent. Le vent siffle dans leur rémiges. Ils ont environ 2,50m à 3,00 m d’envergure. Superbes et inoffensifs. Il faut le dire et le répéter.

Ils avaient disparu du territoire, chassés par notre ignorance à nous, les descendants d’Homo erectus. Réintroduits avec succès depuis quelques années entre autre lieux, sur les Causses.

Ils s’y plaisent. Comme nous.

Nous resterons 7 heures quasiment à la même place. Nous déplaçant de quelques centimètres ou mètres.

Le Gypaète barbu ne sera pas au rendez-vous, mais le Faucon pèlerin et un Vautour percnoptère si!

Et eux, les fauves majestueux. Gyps fulvus.

Les oiseaux d’Europe.

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Publicités
, , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

À propos de desgensetdeslieux

L'intention est de mettre en lumière par les mots et la photo la poésie des terroirs. Les gens comme les lieux. Située au carrefour de l’histoire, de l’écriture et du multimédia, l’approche est impressionniste et sans prétention. À la base, le principe que l’on peut fréquenter un lieu des milliers de fois sans jamais qu’il ne donne à voir le même tableau.

Voir tous les articles par desgensetdeslieux

Souscrire

Souscrire à nos flux RSS et profils sociaux pour recevoir les mises à jour.

3 Commentaires le “Je retiens mon souffle”

  1. univerzoro dit :

    très belles photos

    Réponse

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :