Retour aux sources

04/12/2013

En chemin

PAR GILLES ORGERET

L’aube émerge à peine. Quelques étoiles scintillent encore sur le bleu profond de l’Ouest. À l’Est sur la frontière italienne le ciel rougeoie irisant le turquoise d’un tout début du jour. Doucement il vire au pourpre.

Il fait froid le long du torrent. Un vent finaud remonte le vallon. La flamme du réchaud vacille.

Tout là-haut les sommets chaotiques de ce fond de vallée de Haute Maurienne se découpent, sombres ombres chinoises sur un ciel qui vire au jaune blanc.

Je songe au métal chauffé au creux de la forge qui passe du noir au rouge puis au blanc.

Chauffé à blanc. Ciel métallique mais si doux.

Ça me ramène à mon eau qui peine à bouillir. Nous ne sommes qu’à 2000m en juillet. Mais il fait frisquet. Hier il neigeait à 2500m. Les bergers s’inquiétaient pour les moutons qui passent l’estive à ces altitudes.

Derrière la chaîne des Levanna vers 3500m le temps s’accélère. Le soleil va pointer sa coupole jaune.

Nous avons quitté le camp au pied du hameau de l’Écot il y a 2 heures. Le sentier s’enfonce au creux du vallon.

Le torrent est là tout près. L’Arc. Fougueux. Le vent enfle le bruit de l’eau qui dévale en se fracassant sur les rochers.

Nous nous approchons pas à pas, en pente douce du pied des grandes dalles qui vont nous mener d’un rude coup de reins dans la cuvette d’un ancien glacier.

Le souffle se fait plus court. La rampe est rude.

Au détour d’un chaos nous surprenons une harde de bouquetins. Ils ne nous ont pas entendus ni sentis. Le vent est avec nous.

Ils broutent en montant tranquillement. À la moindre alerte ils fileront grimpant des roches inaccessibles pour nous. Sautant de ressaut en ressaut. Se jouant du vide. Et disparaîtront comme un mirage.

Une combe les dérobe à notre vue. Nous reprenons doucement notre rythme.

« chi va piano va sano e va lontano».

Nous y sommes. Le soleil aussi. Le silence. Aux sources supérieures de l’Arc.

Un petit delta traversé de multiples ruisseaux qui, rejoints par d’autres plus bas: ceux des Grands Fonds, des Panottes, de l’Échans du Montet pour sa rive droite et de la Recullaz sur sa rive gauche formeront ce torrent, L’Arc qui après à peine 130 km, se jette dans l’Isère.

Je reviens en ces lieux après une longue absence. C’est un retour aux paysages de l’adolescence. Aux endroits magiques. J’ai transmis le flambeau. Et j’aime à me retrouver. Là. Aux sources. Symboles d’un nouveau départ. Origine d’un autre temps de vie.

Nous continuons la grimpée au Sud-Est en direction d’un autre lieu au nom prédestiné: Le col perdu. Enneigé. Glacé. Il permet de passer en Italie. À 3300 m.

Les haltes se succèdent. Rien ne presse. Nous sommes dans un autre monde. Celui du minéral. Des vents coulis. Des neiges éternelles. Des glaces. Des eaux de banquise. De la végétation rase. Des pleurs de jeunes chamois. Des lichens. Des dieux d’un autre temps.

Nous nous perdons quelques heures. Nous nous faisons oublier. Nous tombons dans l’oubli. Un peu groggy. Sereins.

Le brouillard nous enveloppe au creux du temps qui a filé sans nous. La montagne nous rappelle ses impératifs. Nous sommes ici chez Elle.

Il faut savoir regarder le ciel, le paysage pour leur beauté mais aussi pour les messages qui s’y inscrivent. Nuages d’orage. Brouillard épais qui monte et effacera les traces: repères. Cairns. Modifiant le réel. Nous entourant de sa ouate épaisse froide et humide qui modifie les sons.

La boussole est là à portée de main. La carte aussi. Nous pourrons faire le point si besoin est.

Nous repartons obliquant à l’Ouest dans des pierriers jetés là par des géants.

Un coup de vent ascendant chasse la purée de pois. Le brouillard file par le col. Les sommets alentour apparaissent, coiffés de lourds cumulus.

À nos pied tout en bas un lac aux eaux turquoises. D’un autre que celui du ciel ce matin.

Il donne naissance aux sources inférieures de l’Arc. Un plus petit le surplombe.

Pierre d’eau sertie au creux de la rude beauté des éboulis.

Il nous est difficile de nous arracher à cette quasi éternité. Sans hâte nous redescendons.

Derrière nous le théâtre d’ombres de ce matin se retrouve sous la rampe des feux du couchant.

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À propos de desgensetdeslieux

L'intention est de mettre en lumière par les mots et la photo la poésie des terroirs. Les gens comme les lieux. Située au carrefour de l’histoire, de l’écriture et du multimédia, l’approche est impressionniste et sans prétention. À la base, le principe que l’on peut fréquenter un lieu des milliers de fois sans jamais qu’il ne donne à voir le même tableau.

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