Dédicace

15/12/2013

Des lieux

PAR GILLES ORGERET

Avec toi monsieur Vent du nord
J’ai pu en son temps retrouver mes traces
Ma boussole et le compas, indispensables outils
Pour tracer la route dans ce pays pas sage
Dans lequel je le sais maintenant
Je n’étais qu’en transit
Mais dont je ne voyais pas le bout.
Tu m’avais dit ton nom: « Debise Lucien»
Précisant « avec un «s», Debise avec un s.»
Alors: tu parles!
Lucien comme mon père
Et la bise, ce vent qu’il aimait tant.
Je t’ai donc appelé Monsieur Vent du nord.
Tu es parti il y a fort longtemps
Et je continue à tracer dans tes bois, ta forêt
Taillis Chauffés. Roche de la Lumière. Bois Magnin.
Combe Roland, Font des Arrêts, La Cantinière.
Je t’offre cet hier.
                                                           Gilles

Nous nous étions rencontré, enfin, pourrais-je dire, tant notre amitié alla de soi par la suite, au fur et à mesure des rencontres.

Il habitait le hameau. J’allais depuis toujours dans les forêts et bois alentour. Seul ou en famille. Nous l’avions croisé quelques fois. Déjà un vieil homme. Petit, habillé de velours ou de toile, à l’année longue, suivant les saisons. En hiver il portait une «canadienne» au cuir fatigué. Et son éternelle casquette coiffant des chevaux blancs coupés ras.

Il nous avait fallu une bonne année pour nous apprivoiser. Ses yeux bleus questionnaient avant sa bouche.

Hiver comme été je montais dans les hauts pour le voir. L’été dehors, au jardin qu’il a retourné à la main jusqu’à ses 80 ans. L’hiver au coin de la cuisinière qui chauffait tout juste assez la pièce, éclairée à borgnon par une seule ampoule pendue au plafond bas.

Une mimine trois couleurs sur les genoux.

Au printemps nous attendions le retour des hirondelles ensemble.

Les nids étaient à postes ancrés aux poutres de l’étable. Nous étions chagrins si d’aventure elles tardaient ou pire ne venaient pas.

L’automne je passais, mon panier de champignons sous le bras. Nous faisions parfois quelques pas sur la piste.

Il me racontait  son autrefois. La géographie alentour. Les sapins douglas qui avaient pris la place des terres cultivées, des feuillus.

La neige, le froid, les grands vents.

Le transport du bois sur une charrette tirée par des bœufs. Les labours toujours avec des bœufs. Jamais avec des chevaux, trop imprévisibles. Me disait-il. Les moissons. Le blé charrié au moulin dans la vallée à Chambost-Allières.

Leur part de farine allait directement chez le boulanger d’un autre village. Il descendait chercher le pain une fois par semaine ou plus, à pied. 8 km aller-retour par la route et les coursières.

L’école qu’il avait peu fréquentée, étant souvent malade mais où il allait à pied par les champs et les bois. Les pigeons qu’il élevait. Enfant fragile.

La guerre. La débandade. Silence.

Le patois lui revenait à ma demande. Il ne le parlait plus depuis les départs de ses pères, mères frères et sœurs dont il s’était occupé jusqu’au bout.

J’avais deviné entre les lignes, une femme, tenancière d’une auberge, au loin dans les années 40.

Son retour à la ferme pour aider la mère et la sœur.

Je notais dans un carnet nos conversations. Nous prenions un verre de piquette avec un petit beurre ou une gaufrette, si je passais en fin d’après-midi.

«Tu l’aimais donc tant» m’a dit ma compagne.

J’étais rentré un soir sans une ligne dans mon carnet. Armand, son voisin et ami était dans la cour ce jour-là, désemparé. Il venait de trouver Monsieur Vent du Nord. Parti pour les Grandes Terres. Seul.

Hier, nous avons baladé doucement, avec quiétude dans ses combes et taillis. Le noroît vivait sa vie de vent du nord. Saluant notre présence autant que nous la sienne.

J’ai dû faire quelques flous. Dans ce vent et ces couleurs d’automne.

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À propos de desgensetdeslieux

L'intention est de mettre en lumière par les mots et la photo la poésie des terroirs. Les gens comme les lieux. Située au carrefour de l’histoire, de l’écriture et du multimédia, l’approche est impressionniste et sans prétention. À la base, le principe que l’on peut fréquenter un lieu des milliers de fois sans jamais qu’il ne donne à voir le même tableau.

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4 Commentaires le “Dédicace”

  1. runglaz dit :

    A reblogué ceci sur runglaz.

    Réponse

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