En amont de tout ruisseau

16/12/2013

Manière d'être

PAR CHARLES VINCENT

Nous étions remplis d’un courage et d’une confiance toutes juvéniles quand, la nuit venue, nous avions quittés la maison des grands-parents pour nous enfoncer dans les bois. Nous transportions l’essentiel de notre barda dans le vieux sac à dos de l’oncle Ben. Nylon jaune et armature en aluminium; l’équipement ferait sourire aujourd’hui.

Nous avions pensé à tout : pain blanc, tranché, beurre d’arachides, Quick, bidon de lait, à laisser au frais, dans le ruisseau, allumettes, gamelle et quelques outils offensifs : canifs, hachettes et marteaux, prévus pour l’intendance de la cabane, mais qui pourraient s’avérer fort utiles en cas d’attaque d’ours, de loups ou de coyotes.

C’est mon cousin Philippe qui transportait le sac à dos et la grosse lampe de poche dont la batterie, rectangulaire, était aussi lourde qu’une brique. Moi, j’avais hérité du reste: les couvertures qui nous serviraient de matelas et les quelques planches de bois avec lesquelles, au matin, nous poursuivrions la construction de notre cabane.

Tout le matériel dont j’avais la responsabilité était ficelé sur un de ces chariots que l’on utilise pour transporter les sacs de golf, au sommet duquel gigotait une lampe Tempête, couleur jaune tracteur, si mon souvenir est juste, et dont nous étions sur le point de constater qu’elle était aussi vide qu’un œuf de Pâques.

Nous marchions d’un pas militaire. Convaincus au plus profond de nous-mêmes que nous étions des pionniers, des héros, des coureurs des bois; quelque chose comme un croisement entre Lucky Luke, Albator et Bob Morane.

Nous avions prévu dormir sur la galerie, une plateforme d’environ deux mètres carrés, située à environ trois mètres du sol et qui, malgré toute notre bonne volonté et nos efforts répétés, penchait sérieusement d’un côté.

L’installation dans le campement s’est faite rondement. On avait préparé notre nuitée toute la journée. Il ne nous restait plus qu’à nous installer, et à dormir. Plus facile à dire qu’à faire… Allongés côte-à-côte dans nos sacs de couchage, on prenait la mesure de l’environnement.

Chaque petit bruit, chaque craquement de branche ou mouvement de feuilles semblait nouveau pour nous. C’est la raison pour laquelle, animés de la volonté de bien comprendre la nature, nous allumions systématiquement la lampe torche pour aller au fond des choses. Nous étions tellement assoiffés de connaissances, qu’en quelques minutes, la batterie rendit l’âme.

Dommage, car elle nous aurait été d’une grande utilité quand vint le temps d’investiguer ce qui nous apparaissait être les hurlements d’une meute de loups. Le bruit s’approchait et dans notre empressement, il nous a fallu une bonne dizaine d’allumettes avant de comprendre qu’il n’y avait plus d’huile dans la lampe; qu’elle ne s’allumerait jamais.

L’enjeu fut vite de savoir lequel des deux serait le premier à suggérer de rentrer dormir à la maison. La dureté du matelas fut vite évoquée. Le froid de la nuit, aussi, si je me rappelle bien. C’est donc à la noirceur totale, sans lampe et avec aux trousses une horde de loups sanguinaires, que nous avons rebroussé chemin, abandonnant sur place le lait, le Quick et le pain.

Je revois encore le sourire de mon grand-père quand nous avons déboulés dans la cuisine, et ma grand-mère qui semblait lui dire «Tu avais raison!». À moins que ce ne soit le contraire.

Je ne suis jamais retourné à la cabane. La terre a été vendue et l’âme des lieux, transformée. Passer devant, à l’occasion, me suffit amplement. Il y a des souvenirs que l’on veut préserver. Quoi qu’il en soit, chaque fois que je croise un ruisseau, c’est plus fort que moi, je m’y retrouve…

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À propos de desgensetdeslieux

L'intention est de mettre en lumière par les mots et la photo la poésie des terroirs. Les gens comme les lieux. Située au carrefour de l’histoire, de l’écriture et du multimédia, l’approche est impressionniste et sans prétention. À la base, le principe que l’on peut fréquenter un lieu des milliers de fois sans jamais qu’il ne donne à voir le même tableau.

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5 Commentaires le “En amont de tout ruisseau”

  1. kristelsaintcyr dit :

    Toute la magie de la glace dans ces photos ! Et quel beau texte, si évocateur d’un merveilleux parfum d’aventure, dans la grâce de la jeunesse et du bonheur familial !

    Réponse

  2. zingara1961 dit :

    Vraiment bien écrit il parait qu’il est bon de se souvenir de très bon moments passer mais y retourner peut parfois décevoir fortement .
    Je suis retournée vers là ou chaque année je passais 2 mois de vacances et ce pendant 14 ans , eh bien se super souvenir qui à été le plus beau de toute mon enfance tout étaient comme avant mais juste une chose qui a fait de se souvenir une forte déception , il manquait tout mes amies(i) les personnes qui faisait partie de mon souvenir n’ étaient plus là !!
    Tout ça donne a réfléchir …. retourner et être déçue ou aller et les souvenirs sont toujours l’as !

    Réponse

    • desgensetdeslieux dit :

      Vous avez entièrement raison! Les personnes sont une partie importante des souvenirs, et même quand les souvenirs en question ne sont associés à personne, il y a quand même comme dénominateur commun, soi-même. Ce que nous étions à cette époque. Alors, pas facile que cette gestion des souvenirs. Merci à vous et au plaisir.

      Réponse

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