Terre! Terre!

02/03/2014

Des lieux

PAR GILLES ORGERET

«Bien que ma hâte soit moindre que celle du vent, je dois partir»

– Khalil Gibran  «Le Prophète»

Depuis quelques jours, des signes avant-coureurs m’invitent à sonder devant l’étrave.

De plus en plus souvent.

Je devine les hauts fonds dans les teintes changeantes de ma mémoire. J’approche.

Des souvenirs semblent vouloir me précéder. C’est une sensation nouvelle. Un peu comme une impression de déjà vu. En réalité ou en rêve.

Un ami de longue date est passé récemment. Johannes. Nous ne nous étions pas revus depuis 43 ans! Plus qu’un bail. Une éternité.

La dernière fois c’était à l’aéroport de Fa’a’a à Papeete où il m’accompagnait ainsi que d’autres marins et amis pour ce retour en métropole, tant attendu.

M’embrassant tour à tour, ils m’avaient quasiment enturbanné le cou de plusieurs kilos de colliers de coquillages rutilants. Traditionnels cadeaux, offrandes même, remplaçant les colliers de fleurs interdits à bord des avions.

Je ne les jetterai donc pas dans le sillage d’un navire qui s’éloigne. Promesse d’un retour. D’un sans adieu.

Nos haleines chargées de cocktails tonitruants masquaient à peine un vide immense.

Un an de vie commune. De promiscuité maritime.  De réalités qui matureraient tout au long de mon existence.

J’avais eu 20 ans sous les tropiques. Atomisés par des champignons maléfiques.

L’air embaumait le tiaré ; «Gardénia tahitensis». Il pleuvait chaud.

Nous avions la chance de pratiquer un peu la musique. C’est ce qui fit nous trouver et retrouver.

Et puis La Rance, larguait souvent les amarres.

Nous bourlinguions des îles de La Société, aux Australes en passant par les Tuamotus, les Gambiers et les Marquises que Brel ne fredonnait pas encore. Mais que Gauguin occupait déjà.

Nous menions le bal à chaque escale, Tour à tour ;  tantôt eux les amis Marquisiens, musiciens tantôt nous. Pour des nuits alizéennes mémorables, à couper le souffle.

La Croix du Sud avait basculé depuis longtemps quand nous retrouvions la baleinière qui nous reconduisait à bord.

Johannes est passé avec quelques clichés scannés de diapositives ancestrales.

Sur certaines, de Tahiti, les sommets: L’Aoraï, le Diadème sont recouverts de nuages. C’est une vue prise à quelques milles de la terre.

Sur une autre, une petite fille en contre plongée, la tête dans les étoiles regarde une scène d’accostage ou d’appareillage. Île de Nuku hiva.

Les couleurs de ces clichés sont passées. Il reste un voile comme la brume d’aujourd’hui qui cachait ou dévoilait, c’est selon, les collines alentour. Comme autant d’îles jaillies de nulle part.

La Côte Nord, Saint Bonnet, Mongron, Montmelas. Saint Clair, Remont.

La vigie de mon vieux «Trafic» a hurlé: «Terre! Terre!»

J’accoste enfin, après ce long détour.  Le mordoré de l’automne coule sur les bois.

Tiki veillait au grain. Je touche terre.

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À propos de desgensetdeslieux

L'intention est de mettre en lumière par les mots et la photo la poésie des terroirs. Les gens comme les lieux. Située au carrefour de l’histoire, de l’écriture et du multimédia, l’approche est impressionniste et sans prétention. À la base, le principe que l’on peut fréquenter un lieu des milliers de fois sans jamais qu’il ne donne à voir le même tableau.

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