Vu d’ici

14/01/2015

Des lieux

« En effet, le vent qui passe et le temps qui passe avec le vent

ne fait rien bouger. Il y a une étendue d’eau puis une étendue de terre

puis une étendue de nuages et puis rien d’autre…»

– Disker (chef de District) 42 ème mission 2004 Archipel des Kerguelen

cité par Émilie Giret ethnologue, dans «Îles réelles îles rêvées» (P U F) 2006

 

PAR GILLES ET FLORIAN ORGERET

Loin du Port, île de la Réunion d’où a appareillé le Marion Dufresne un beau matin de novembre 2013, nous sommes restés à quai dans notre petit village du Beaujolais.

Un an déjà que Florian notre fils aîné est parti pour ce grand sud, du côté des 40ème rugissant et 50ème hurlant.

Nous pouvions suivre les positions du MD (1) comme le nomment les habitués des TAAF (2)  (Territoires Australes et Antarctiques Françaises) grands amateurs d’acronymes en tous genres qui nous laissent parfois dubitatifs quant à leur signification, sur Google Earth.

Progrès s’il en est, dus aux nouvelles technologies qui me permettent de tenir mon journal de bord. L’accès aux positions de certains navires en mer sont un plus pour les familles restées à terre. Et puis on peut se parler quelques fois toujours grâce aux progrès techniques. On se « Skype» ! Quelques Emails entretiennent le rapprochement malgré les quelques 14 000 kms qui nous séparent et les 3 h ou 4h de décalage horaire.

Et puis quand c’est l’été ici, là-bas c’est l’hiver. Et ça rugit, ça souffle, ça neige à l’heure où les fenêtres sont ouvertes ici sur les cris des martinets qui sillonnent le ciel du village.

Ils sont une cinquantaine (femmes et hommes) sur la base de Port aux Français en hiver et une centaine en été. Des militaires, marins, terriens, aviateurs, un médecin, des personnels de l’infrastructure, cuisinier, pâtissier, menuisier, mécanicien, des scientifiques du CNES (Centre d’étude spatiale), des mag-sismos (données magnétiques et sismiques), des météos, des biologistes, des écobios, des spécialistes des éléphants de mer, des ornithos, un géner (coordinateur logistique) et un Disker: le chef de District des Kerguelen représentant de l’État (maire, policier, juge)…

Et puis et surtout, cerise sur le gâteau, certains arrivent à tenir à jour un Blog avec quelques savoureux articles et le «top» : des photos… qui nous ravissent, nous font : comme si on y était ! Le tout épaulé par une carte IGN consultable en ligne, suffisante pour se retrouver dans cette géographie étonnante dans laquelle les principaux intéressés se déplacent avec un GPS.

G. O., janvier 2015

***

« Après 14 mois passé sur Kerguelen il va bientôt être temps pour moi de partir, le Marion Dufresne arrive dans 15 jours, nous sommes en plein dans les préparatifs du départ. Cela ne va pas être facile de quitter cette île volcanique perdue au milieu de l’Océan Indien en limite du gigantesque Océan Austral. Difficile de quitter ces grands paysages, ces vents d’ouest, ces habitants en transit pour un an, et ces animaux marins qui ne viennent passer que très peu de leur temps sur ce « caillou » pour se reproduire avant de retourner dans leur milieu de prédilection: le grand large.

J’ai passé un peu plus d’un an à les étudier de près avec mon collègue de travail, Elie. Nous sommes les deux ornithos, engagés par le laboratoire du CNRS de Chizé et par l’Institut Polaire Français. Notre travail consiste à suivre les populations d’oiseaux (mais aussi de mammifères) marins: suivis démographiques, comptages, bagages, équipement de loggers (gps, argos, enregistreurs, sondes) d’une vingtaine d’espèces qui vont des albatros, pétrels et manchots aux éléphants de mers et otaries. Ces suivis permettent aux chercheurs qui nous emploient de comprendre comment ces populations fluctuent en fonction des changements de l’environnement, de l’exploitation de l’océan par les humains (avec les pêcheries par ex.) ou encore de l’influence des espèces introduites (chats, rongeurs, rennes, plantes, maladies). Un travail passionnant pour nous, jeunes scientifiques qui viennent de terminer leurs études. C’est un formidable enrichissement tant sur le plan scientifique et naturaliste que sur le plan humain.

Scientifique et naturaliste puisque ces beaux animaux très spécialisés au milieu marin présentent des adaptations, des capacités et des cycles de vie passionnants (et sont alors considérés comme de véritables sentinelles des écosystèmes marins). Ils présentent aussi la particularité de ne pas avoir peur de l’homme, peut-être à cause du fait de ne pas avoir coévolué avec depuis très longtemps. Ceci permet d’établir avec eux une promiscuité qu’il n’est possible de trouver qu’à de rares endroits sur terre. Il est alors passionnant de vivre à leur côté au quotidien et de les observer d’aussi près.

Humain car nous vivons en petite communauté sur une base nommée Port aux Français (dite « PAF »), constituée de gens ayant un travail, des rôles et des des rythmes de vie très différents. Pourtant, le fait de vivre ensemble loin de tout, nous rapproche. Cela permet  d’apprendre à se connaître à travers les autres et de comprendre que nous sommes tous interdépendants et qu’il faut en tenir compte pour que notre mission de un an puisse être menée à bien. Reflets d’une mini-société moderne vivant dans une nature sauvage. Confrontée aux mêmes problématiques mondiales: comment concilier une vie heureuse, d’entraides, de respect entre confrères avec la Nature sur laquelle notre influence est immense. C’est un problème qu’il faut continuer à prendre en compte en l’étudiant et en comprenant cette Nature pour continuer à vivre en harmonie avec elle.»

Florian, OrnihoKer Mission 64. (2014-2015)

Crédit Photos: Avec l’aimable autorisation de Gilles Guillon, Élie Gaget, Gregory Tran, Florian Orgeret.

1:Marion Dufresne

2:TAAF

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À propos de desgensetdeslieux

L'intention est de mettre en lumière par les mots et la photo la poésie des terroirs. Les gens comme les lieux. Située au carrefour de l’histoire, de l’écriture et du multimédia, l’approche est impressionniste et sans prétention. À la base, le principe que l’on peut fréquenter un lieu des milliers de fois sans jamais qu’il ne donne à voir le même tableau.

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4 Commentaires le “Vu d’ici”

  1. La Tribu d'Anaximandre dit :

    Merci pour ce partage 🙂

    Réponse

    • gilles dit :

      Un peu de changement d’air! Et puis la Bretagne n’est pas très loin dans ces contrées. Port aux Français la base de Kerguelen est plantée face au Golfe du Morbihan.
      Si vous allez sur géoportail Kerguelen vous pourrez voir les patronymes des lieux. Il y en a de très beaux.
      Merci à vous pour la visite
      G.O

      Réponse

  2. igor dit :

    A très vite , joli et intéressant texte.

    Bon retour 🙂 !!

    Réponse

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