Déambulations intra-muros III

19/04/2015

En chemin

« Nous habitions dans le bas de la rue de Siam,

ainsi la nommait-on depuis près d’un siècle.

Mon père Jean-Sébastien Morgat exerçait la

profession de shipchandler et notre boutique

ouvrait sa porte non loin des rives de la Penfeld

encombrées de caisses de munitions, de tonneaux

de poudre et de manœuvres fraîchement filées dans la corderie du bagne»

                        – Pierre Mac Orlan « L’Ancre de  Miséricorde »

 

PAR GILLES ORGERET

On ne passe pas par hasard dans cette ville. On ne la traverse pas comme on traverse Lyon par exemple en allant du nord au sud. On y vient. À une époque, du siècle dernier, lors d’un passage en cale sèche du navire gris sur lequel j’avais embarqué, j’avais bien failli m’y ancrer, tant les « Crabe-chefs » étaient courtisés par les familles ayant une fille à marier. Les antipodes avaient étalé une géographie tropicale en toile de fond de cette belle histoire sans suite.

La vie s’est employée à me ramener à certaines sources. Gast! Alors, de temps en temps on se retrouve à arpenter, ma demie Brestoise et moi les rues luisantes de crachin ou inondées de soleil comme en ce juillet, de ce port d’un bout du monde. Brest même!

Dans cette vie d’avant, il était fréquent de descendre à terre avec une paire de jumelles. Entendez par là que des escales trop courtes ne permettaient pas à tous les matafs d’aller se dégourdir les jambes sur le plancher des vaches. Alors il restait, à ceux du «tiers» de service bloqués à bord, de puissantes jumelles marines pour visiter le monde statique des terriens. Tout là-bas, au-delà des môles, des quais, des murs de la ville.

Aujourd’hui, et c’est le cas dans quasi tous les ports d’importance, de commerce, pêche, plaisance et à fortiori les ports militaires, et donc à Brest, il est prudent d’emmener une paire de jumelles pour jeter un œil sur le monde de la mer depuis la terre ferme !

Sécurité oblige: on ne baguenaude plus sur les quais en rêvant de voyages aux longs cours. On ne trempe plus sa gaule dans l’eau auréolée de gaz oïl en espérant attraper le bar du siècle. Les bittes d’amarrage ne servent plus de sièges inconfortables aux amoureux. Il ne reste plus que quelques mètres du quai de la Douane à arpenter. L’honneur est sauf. Il y a de l’animation sur « La Recouvrance » goélette à quai ce jour-là. Deux gamins me font mentir. Ils pêchent au nez d’un remorqueur.

Je me hisse du quai de la Douane jusqu’au château. Vue imprenable sur les terminaux, le bassin de radoub, les mouvements du port. Jusqu’à la coque taguée d’un bâtiment consigné pour peut-être cause de non-respect d’une loi maritime ou du travail. Les journaux rendent compte régulièrement de ces problèmes incompréhensibles, tortueux, de bateaux gorgés de rouille, d’armateurs pas clairs, de commandant pas net, de marchandises itou, et de marins issus des quatre coins du monde, sauf de ce coin ci. Pas payés depuis des lustres, loin de chez eux et des leurs et qui attendent…

Bombardée lors de la dernière guerre. Reconstruite tout en détruisant ce qui restait encore debout. Brest est comme neuve, raide dans son costume d’après-guerre. Le charme des vieilles cités portuaires n’est pas son lot. J’aime Brest pour ceux que j’aime et qui y vivent. Pour ceux que j’ai connu jadis et pour qui un ami était et restait sacré. Peut-être aussi pour quelques empreintes mémorables…

Et puis au détour d’une lecture d’un blog, d’une certaine « Tribu d’Anaximandre »(1) j’y avais découvert la rue de Saint-Malo. Mettant le cap sur Recouvrance et les Capucins nous avons atterri dans ce coin en devenir, tout près des prisons en ruine où vit une autre tribu, celle de Mireille dans son « Coin d’la Rue ».(2)

Hauts en couleurs et en caractères, Mireille et les siens ont tenu bon face à l’incompréhension, le rejet, les menaces. Ils y sont et nous l’espérons y resterons.

La rue de Saint-Malo est petite, et grand le cœur des gens qui y vivent.

 

(1) Rue Saint-Malo

(2) Au coin d’la rue

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À propos de desgensetdeslieux

L'intention est de mettre en lumière par les mots et la photo la poésie des terroirs. Les gens comme les lieux. Située au carrefour de l’histoire, de l’écriture et du multimédia, l’approche est impressionniste et sans prétention. À la base, le principe que l’on peut fréquenter un lieu des milliers de fois sans jamais qu’il ne donne à voir le même tableau.

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2 Commentaires le “Déambulations intra-muros III”

  1. La Tribu d'Anaximandre dit :

    quelle joie de découvrir Brest’même vue par vous ! une ville où j’aime revenir inlassablement, une ville qui se transforme même si effectivement la majorité des quais sont désormais inaccessibles :-/ je retrouve chez vous ce regard qui croise le mien. Une belle série, merci à vous, j’irai dans la semaine, j’aurai une pensé pour le « Crabe-chef  » 😉

    Réponse

    • gilles dit :

      C’est un régal de se balader en votre compagnie en Pays Pagan entre autre. Donc vivement une balade brestoise. Merci pour votre pensée à venir.
      Le bleu-lagon d’hier est étonnant et bien sûr m’a transporté dans l’hémisphère sud.
      Bon vent
      Gilles

      Réponse

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