En solo

12/04/2016

Manière d'être

I have a need

For solitude

I’ll never be Safe in crowded rooms

I like the sound

Of silence coming on

I come around

When everyone has gone

                – Mary Chapin Carpenter « I have a need for solitude »

 

Mille pics cernés par les nuages gelés.

Dix mille sentiers, plus aucune trace d’homme

Toute la journée assis face au mur

De temps à autre j’entends la neige frapper au carreau.

– Ryôkan (1758-1831)

 

PAR GILLES ORGERET

Pluie, grésil, neige, brume diffuse, brouillard épais, coups de vent virevoltant, neige profonde, puis glacée, lumière blafarde. Le décor est planté. C’était il y a dix ans.

L’idée me trottait dans la tête depuis des années. La nécessité se ferait sentir je le devinais, un beau jour, voire même un mauvais jour. En tout cas il me faudrait répondre présent quand le moment arriverait.

Je cherchais en ce temps là une clef pour ouvrir une porte qui était barricadée de l’intérieur. J’avais beau frapper, appeler, le tenancier du lieu semblait sourd. Il me faudrait vraisemblablement entrer par la fenêtre. Ou alors changer de cap.

J’ai changé de cap. Printemps 2006, à ses débuts dans la plaine. Ça s’est décidé une nuit. Une de ces nuits qui compte double. J’avais dormi comme les cheminées. Le vent du sud tapait fort. Un signe. La neige dans les collines fondait à peine. Je savais que là-haut, elle serait encore bien présente.

J’ai chargé ma vieille 4L blanche. Je suis parti avec trois jours de vivre. Une petite hache et quelques bûchettes refendues, de quoi démarrer un premier feu.

Je savais l’antique cuisinière à bois de la cabane de Bellefont au dessus de Perquelin en Chartreuse poussive. Cette vieille cabane de l’ONF à 1600m sous les Lances de Malissard était encore accessible aux randonneurs en dehors de l’estive qui la voit occupée par les bergers gardiens des troupeaux de moutons. Nous sommes en 2015, elle a été démolie une nouvelle a été construite. Elle ne servira plus qu’à ces derniers. L’ONF en a ainsi décidé!

Trop de fréquentation ces dernières années. Trop de laisser aller de la part de randonneurs pas respectueux.

Le sac à dos pèse et la neige porte mal. Les raquettes m’aideraient, mais il me faut déchausser souvent la neige ayant commencé de fondre en longues plaques découvrant le sol. Alors je progresse doucement, m’extirpant difficilement des pièges que la neige profonde me tend. La pluie cède la place au grésil. Arrivé au col de la Saulce, il neige. La brume m’entoure.

Je médite sur un signe qui ne me trompe pas : je me suis aperçu en finissant de charger mon sac à dos avant de laisser la 4L à l’orée des bois que j’avais oublié mes papiers. Je ne suis plus personne.

Me revient une phrase lue autrefois dans « Paris insolite » de Jean Paul Clébert. Il cite un ami, clochard à qui des flics demandent ses papiers: «Mes papiers! Comment voulez-vous que j’ai des papiers? Je suis le fils du soldat inconnu.»

Fin de l’après-midi, sous un ciel de cendres froides, j’arrive en vue du havre au toit de tôle. Elle est noyée dans le brouillard, enfoncée dans la neige épaisse. Un parfum entêtant de cabane humide et froide m’accueille. La fenêtre au sud émerge à peine d’une congère. Il y a du bois dans la réserve.Une heure plus tard le feu flambe.

Ces lieux, la Chartreuse et cette cabane sont la base arrière de mes souvenirs d’adolescent qui découvrait avec bonheur et joie un autre monde.

Je leur suis resté fidèle. Nos enfants y ont fait leurs premières randonnées.

Le jour s’en va tout doux. Le gris est cerné par la nuit qui approche. Je lis le livre de bord, vieux cahier d’écolier dans lequel s’expriment les humeurs, les joies, les peines, les réflexions des passants ainsi que celles du garde de l’ONF, qui ne cesse et il a raison de nous rappeler les règles de bonne conduite en ce lieu ouvert à tous.

Je note quelques phrases empruntes de poésie datant de 1982.

« Avec un peu de neige et de vent tu découvriras un autre monde »

« Ce que j’ai le plus apprécié aujourd’hui, c’est le calme, le silence »

Je note à mon tour : « 22h40 Je souffle la bougie, le feu ronronne. Silence.»

Le lendemain, le brouillard colle aux carreaux. Je vais tailler quelques marches dans la glace en dessous de la cabane. Trois chamois en robe noire filent vers les en-hauts. Je coupe quelques bûches dans un pin mort qui émerge d’une coulée d’avalanche. Quelques crocus mauves et roses pointent de dessous la neige et fleurissent ça et là sur un replat au sud. Je retourne au port. Réchauffé par le travail. Le feu ronronne de nouveau. Un plat de pâtes bouillantes arrosé de café me requinquent. La journée se déroule. Morne. Le brouillard épais me cantonne à l’abri et au chaud de cette vieille bicoque qui se met à grincer sous les rafales qui tombent du col de Bellefont, que je sais sans le voir juste là au-dessus à une heure de marche dans une pente raide.

Ça boucane dans ma turne. J’écris quelques petits textes dans mon carnet de route.

« Le vent s’est levé,grince et gémit la cabane,tape le volet au nord »

Aller et retour à la source. L’eau est glacée. Brouillard épais. Cris de craves et de chocards dans les falaises des Lances de Malissard. Quelques minutes d’éclaircies. Des taches de lumière courent sur la neige. Volutes de brume filante. Traces de chamois dans la neige. Elles s’enfoncent dans la forêt. Le feu ronfle. Soudain le ciel se dégage. Couché de soleil flamboyant. Ciel vert orangé à l’ouest, le feu crépite, les murmures de la nuit s’invitent. La flamme de la bougie se déhanche dans le carreau de l’ouest. Tout là bas, l’horizon, noir. Myriade d’étoiles. C’est dit : demain je grimpe au col. La neige sera gelée. J’arrive au col vers 7h. Vent du sud. Loin à l’est le Mont Blanc est voilé.

D’énormes corniches de glace et neige surplombent le vallon de Marcieu. Un grand corbeau traverse l’espace. Brume sur la Dent de Crolles. Je clique un autoportrait. Les marmottes sortent de leurs terriers en lançant de brefs coups de sifflets. Le printemps arrive. Je goûte ce quasi silence ; en solo.

Plus tard, bien plus tard je découvrais ce poème de Tomas Tranströmer que je cite.

«L’hiver arriva à sa fin.

Les jours rallongèrent

Et c’est alors que le miracle se produisit,

L’obscurité se retira de mon existence»

– Tranströmer «Les souvenirs m’observent»

 

I Have a need for solitude

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À propos de desgensetdeslieux

L'intention est de mettre en lumière par les mots et la photo la poésie des terroirs. Les gens comme les lieux. Située au carrefour de l’histoire, de l’écriture et du multimédia, l’approche est impressionniste et sans prétention. À la base, le principe que l’on peut fréquenter un lieu des milliers de fois sans jamais qu’il ne donne à voir le même tableau.

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4 Commentaires le “En solo”

  1. Moonath dit :

    merci pour ces jolis flocons de vie…

    Réponse

    • gilles dit :

      Un écho à votre  » souffle du monde  » si je peux me permettre. Merci pour la visite et tous ces beaux Haïkus.
      G.O

      Réponse

  2. Lectures au Coeur dit :

    Un grand merci pour ce récit vivant et cette belle aventure en solo qui célèbre le retour de la lumière …
    Odile

    Réponse

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